" La sous-représentation des filles dans les filières scientifiques n’est pas un problème insoluble "
« La sous-représentation des filles dans les filières scientifiques n’est pas un problème insoluble » : entrevue avec Jeanne Lemarié, doctorante à l’UBSÀ l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, l’UBS donne la parole à Jeanne Lemarié, doctorante en marketing social. Le sujet de sa thèse : comment les stéréotypes de genre influencent-ils nos choix d'orientation ?

Pourquoi les filles restent-elles sous-représentées dans les filières scientifiques ? Comment les stéréotypes de genre influencent nos choix d'orientation ? Et surtout, sur quels leviers peut-on agir pour faire évoluer cette situation ?
Jeanne Lemarié est doctorante au laboratoire LEGO sous la codirection de Yolande Piris et Fanny Reniou, et chargée de cours à l’IAE Bretagne Sud. Elle tente de répondre à ces questions sous le prisme du marketing social. Cette discipline consiste à mobiliser les outils et les méthodes du marketing non pas pour vendre un produit, mais pour encourager des comportements bénéfiques à la société.
C’est aujourd’hui la Journée mondiale des femmes et des filles de science. Quel constat peut-on faire aujourd’hui sur la place des filles dans les filières d’enseignement scientifiques ?
Jeanne Lemarié : Les chiffres évoluent peu. Dans les filières dites de « sciences dures » - mathématiques, ingénierie, informatique… - les femmes représentent environ 30 % des effectifs.
La recherche a identifié plusieurs freins. D’abord, certaines filières ne sont tout simplement pas envisagées par les filles. Elles sortent du champ des possibles. Ensuite, celles qui s’y engagent peuvent faire face à un climat parfois difficile, pendant leurs études puis dans leur carrière. Je pense par exemple aux femmes dans le secteur de la tech.
Quand on parle de « stéréotypes de genre » dans l’orientation, de quoi parle-t-on concrètement ? À quel moment commencent-ils à influencer les choix d’orientation ?
Les stéréotypes de genre sont des croyances, souvent inconscientes, sur ce que sont ou devraient être les femmes et les hommes. Le problème, c’est que ces croyances généralisent et enferment.
L’orientation scolaire intervient à un moment charnière : l’adolescence. C’est une période où l’on se construit, où l’on cherche à comprendre qui l’on est. Les choix d’orientation sont donc aussi des choix identitaires. Et les stéréotypes peuvent venir peser sur ces décisions. On peut être tenté de choisir une voie qui correspond à l’image attendue de son genre, ou d’éviter celles qui semblent ne pas correspondre.
Certaines filières apparaissent alors comme « faites pour les garçons » et cessent d’être envisagées par les filles. Et inversement !
Qu’est-ce qui renforce ces stéréotypes au moment de l’orientation ?
Les représentations jouent un rôle majeur. Les images, les supports de communication… On retrouve encore beaucoup de visuels stéréotypés : des garçons derrière des ordinateurs pour illustrer l’ingénierie ou l’informatique par exemple.
Ces mécanismes commencent d’ailleurs bien avant l’orientation : dans les jouets, par exemple. Les jeux de construction, associés au raisonnement, sont davantage proposés aux garçons ; les jeux centrés sur l’émotionnel, aux filles.
Il y a aussi l’image des sciences elles-mêmes : on se les représente parfois comme déconnectées de l’humain et des enjeux sociaux. Or faire des mathématiques ou de l’informatique, ce n’est pas « travailler seul dans son coin ». Ces disciplines ont un impact sur la société. Démystifier certains a priori sur les filières peut aider à les rendre plus attractives pour toutes et tous.
Qu’est-ce qu’une action de marketing social efficace pour encourager les filles à aller vers les filières scientifiques ?
La sous-représentation des filles est un phénomène systémique. Il ne s’agit pas d’un problème individuel, mais d’un ensemble de mécanismes imbriqués. Mon travail consiste à défaire ce sac de nœuds pour voir où l’on peut intervenir.
Les rôles modèles constituent un levier important, à condition qu’ils soient accessibles. Présenter des parcours variés, pas uniquement des trajectoires exceptionnelles. Une figure comme Marie Curie est inspirante, mais difficilement identifiable pour une lycéenne. Des modèles plus proches, aux parcours pas forcément rectilignes, peuvent avoir davantage d’impact.
J’explore actuellement une autre hypothèse : la pression temporelle ressentie au moment des choix d’orientation. Entre le calendrier, les procédures comme Parcoursup, l’impression qu’il faut décider vite, certains jeunes peuvent se tourner vers des choix perçus comme plus « évidents » ou plus conformes aux attentes sociales.
Si cette hypothèse se confirme, redonner du temps, via des années de césure, des dispositifs de remédiation ou de réorientation, pourrait constituer une piste d’action pour les universités.
Qu’aimeriez-vous que l’on retienne de vos recherches ?
Que l’on peut agir. La sous-représentation des filles dans les filières scientifiques n’est pas un problème insoluble. Ce n’est ni un problème purement individuel, ni une situation qui nous dépasse tous et toutes. Les leviers existent.
À un niveau personnel, nous pouvons déjà interroger nos propres parcours : qu’est-ce qui a influencé mes choix ? Quelles croyances ai-je intégrées sans en avoir conscience ? Nous avons tous des stéréotypes. En prendre conscience est une première étape.
Crédits photographiques : ©Université Bretagne Sud. Service Communication









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